LEA: la revue L'Esprit d'Archimède
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LEA #15 (janvier-juin 2026)
Cycle : Combat et colères citoyennes
Tout le monde détestait-il la police ? (France, XIXe-XXe siècles)
Arnaud-Dominique Houte
Sorbonne Université, Centre d’histoire du XIXe siècle
« Tout le monde déteste la police » : le slogan circule aujourd’hui dans beaucoup de manifestations, prenant parfois la forme de l’acronyme « ACAB » (all cops are bastards) ou de sa transcription chiffrée « 1312 ». On ne sait pas très bien comment est apparue cette expression qui circule d’abord dans les groupes de hooligans avant de s’imposer dans le discours de la gauche radicale au début du XXIe siècle. On connaît mal l’histoire de ces haines populaires dirigées contre la police, car l’historiographie s’est davantage intéressée à l’antimilitarisme, dont les racines remontent au XIXe siècle et dont les expressions politiques ont souvent inquiété les pouvoirs publics, ce qui a donné naissance à quantité d’archives et de travaux scientifiques. On ne trouve pas l’équivalent pour la police, pas même le concept qui permettrait de désigner la détestation de la police. Parler de « flicophobie » est stylistiquement plus satisfaisant que si l’on emploie le terme « antipolicisme », mais ce sont dans les deux cas des néologismes dont on ne trouve quasiment aucune trace, ni dans la littérature scientifique, ni dans l’histoire. Est-ce à dire que le phénomène est neuf, puisqu’aucun mot ne le nomme ? Il est permis d’en douter, tant les traces d’une hostilité à la police abondent dans le passé. « Personne ne peut blairer les flics, c’est vieux comme le monde ! », constatait ainsi Maigret, adapté par Michel Audiard et interprété par Jean Gabin, tandis que Louis de Funès s’exclame, à peu près au même moment : « le gendarme, c’est l’ordre, et l’ordre c’est toujours impopulaire ». Il y a donc matière à réflexion pour les historien.ne.s : comment penser la longue durée des critiques de la police sans s’enfermer dans un stérile constat de résistance intemporelle à l’autorité ? Comment rendre de l’historicité à ces questions dont on sent bien, aujourd’hui, la charge polémique ? En s’appuyant pour le moment sur des travaux qui se sont développés au cours des trente dernières années, renouvelant fortement l’histoire de la police et de la gendarmerie, cet article envisage quelques pistes pour penser la diversité des regards sociaux sur les métiers de police aux XIXe et XXe siècles.


