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Mémoire(s)

Cycle de conférences-débats

Mémoire – Mnémosyne chez les Grecs – s’est unie à Zeus, nous dit Hésiode, pour enfanter les muses.
Comment mieux suggérer que tous les arts libéraux existent grâce à la mémoire ?
Une mémoire dont la mnémotechnie, de l’Antiquité à Giordano Bruno, est la servante : science autrefois aidée par tablettes d’argile, papyrus, parchemins, représentations mentales, rouleaux, iconographies, livres et, aujourd’hui, par les technologies blockchains, elle a perdu de son importance.

La mémoire peut dérailler, faillir, être mise au service d’intérêts idéologiques, tant dans la vie humaine que dans l’histoire de l’humanité.
Dans la vie humaine : de la simple pathologie quotidienne sans gravité causée par un surmenage momentané à la perte d’un souvenir traumatique et à la maladie neurodégénérative irréversible, la mémoire, nous apprend-on, doit être « musclée » et « exercée » régulièrement pour éviter de faillir. Mais le seul rabâchage fonde les croyances dans les contenus de textes immuables.
Dans l’histoire de l’humanité : histoire et mémoire s’entremêlent souvent sans se confondre. L’historiographie n’est-elle pas trop souvent celle des vainqueurs ? Et la culture mémorielle des Vercingétorix, Arminius ou Judas Maccabée n’a-t-elle pas été créée, sollicitée, affirmée pour justifier l’existence de nations « française », « allemande » ou « juive » ?

L’oubli résonne souvent comme un manque. Or, il contribue essentiellement, à égalité avec le souvenir, à la capacité mnésique. De l’oubli naît la faculté de penser, de sélectionner, de raisonner : il est nécessaire d’oublier pour se rappeler. Dans la nouvelle Funes el memorioso, publiée en 1944, Luis Borges met en scène un homme souffrant d’hypermnésie : se souvenant de tout, il est incapable de réfléchir, car « penser c’est oublier des différences, c’est généraliser, abstraire ». Une mémoire fonctionnelle retient et oublie, implique entre les deux un juste équilibre qui apporte du sens et de la pensée. La subtilité de la mémoire humaine nourrit une intelligence qui permet d’aller ailleurs, d’innover, de créer et non seulement de répéter, distingue définitivement ce qui est humain de ce qui est très mal désigné par « intelligence artificielle », quelles que soient les virtualités qu’offrent son actuel développement.

La mémoire du corps file une métaphore pour l’ensemble des autres domaines mémoriels. Dans toutes ses acceptations sémantiques, dans toutes ses dimensions : le cycle de conférences parlera donc des mémoires. De la mémoire du corps au sens psychanalytique, de la mémoire enfouie dans le sol, que les archéologues retrouvent et interprètent, de la mémoire de la Terre, de la vie et des climats, de la mémoire de l’univers, des mémoires informatiques, de la mémoire politique, de la mémoire des matériaux, de l’oubli des expériences passées, notamment en santé publique et en environnement, qui permettraient d’éclairer les temps présents.
Et que dire de notre science qui, ainsi que l’écrit Victor Hugo, « va sans cesse en se raturant elle-même (…) un savant fait oublier un savant » ? Ne se contente-t-elle pas de trop établir et d’utiliser les résultats nouveaux qu’elle obtient en minimisant les démarches, devenant dangereusement amnésique ?

Programme

Les conférences se tiennent, selon les cas, à l'Espace Culture, au CERLA ou à LILLIAD. Les trois bâtiments se situent sur le site de la Cité Scientifique de l'université de Lille.

Si cette icône apparaît sur l'illustration, cliquez dessus pour visionner l'enregistrement de la conférence.

17 septembre 2024, Espace Culture, 18h30

Patrick De Wever, La mémoire de la Terre enregistrée

Répondant: Francis Meilliez

La Terre est riche d'un très long passé. Son histoire est enregistrée dans les couches géologiques. Comme toute mémoire, celle de la Terre a ses lacunes, ses pièges et parfois ses incroyables précisions. Non les pierres ne sont pas muettes, elles sont même très loquaces et nous racontent des histoires que la science-fiction a parfois du mal à égaler.
En partenariat avec la Société des sciences, de l'agriculture et des arts de Lille (SSAAL).

Patrick De Wever est professeur émérite au Museum National d'Histoire Naturelle.

Francis Meilliez est professeur émérite, Université de Lille, directeur de la Société Géologique du Nord (SGN)

24 septembre 2024, Espace Culture, 18h30

Pierre Boulet, Technologies des mémoires informatiques

Répondant: Jean-Paul Delahaye

Des tablettes d'argile mésopotamiennes aux technologies blockchains, l'homme recherche des moyens de stocker des données de manière sûre pour conserver et partager l'information. Nous verrons dans cette conférence les différentes propriétés désirables des mémoires informatiques et comment les évolutions des technologies tentent de répondre à ces propriétés. Différents compromis entre rapidité, capacité, fiabilité, rémanence, confidentialité ont été proposés au cours du dernier siècle : des tores de ferrite aux memristors et à l'ADN. Une technologie peut-elle les remplacer toutes dans l'avenir ?
Nous verrons aussi comment le traitement logiciel des données est indispensable en complément du matériel pour garantir les propriétés recherchées. Nous montrerons en particulier comment donner l'illusion d'une grande mémoire rapide à l'aide d'une petite mémoire rapide et d'une grande mémoire lente, et comment l'informatique actuelle exploite ce principe.

Pierre Boulet est professeur d’informatique à l’université de Lille.

Jean-Paul Delahaye est Professeur émérite en informatique de l'université de Lille

01 octobre 2024, Espace Culture, 18h30

Claude Kergomard, Mémoire(s) du climat

Répondant: Francis Meilliez

Avercamp, Winterlandschap nabij een stad, 1620 - WikiCommons

A l'échelle de la Planète, le climat est le produit du système d'interactions entre l'atmosphère, l'hydrosphère, la cryosphère, les surfaces continentales et la biosphère. Aux échelles de la perception humaine, il est défini et décrit comme les conditions moyennes et les fluctuations et les extrêmes des variables météorologiques sur une période d'au moins trente ans (la « normale » au sens de l'Organisation Météorologique Mondiale) ; il est en cela le produit d'une mémoire entretenue depuis un siècle et demi par les organisations météorologiques.
La conscience d'une évolution naturelle du climat et du changement climatique d'origine anthropique ont conduit à rechercher les moyens d'étendre la mémoire du climat bien au-delà de cette courte période pour laquelle on dispose de données météorologiques, en interrogeant les archives historiques, les apports de l'archéologie ou les données dites « proxy » que fournissent la végétation, les glaciers ou les séries sédimentaires. Toutes ces données comportent des biais ou des insuffisances en matière de résolution spatiale et surtout temporelle qui nécessitent de grandes précautions dans l'interprétation et la comparaison avec l'évolution du climat actuel suivie par des modèles de plus en plus élaborés. Mais elles ont, ou ont eu aussi le grand intérêt d'associer l'évolution du climat à d'autres aspects de l'histoire longue de notre planète et de l'humanité, à l'échelle du millénaire et du million d'années. Nous l'illustrerons plus particulièrement par l'exemple de l'histoire des glaciers et par l'apport des archives glaciaires à la compréhension des liens entre climat et composition de l'atmosphère terrestre.

Claude Kergomard est géographe et climatologue. Enseignant-chercheur à l’Université des Sciences et Technologies de Lille de 1978 à 2003. Professeur à l’École normale supérieure de Paris de 2003 à 2013 (directeur du département de géographie, et co-directeur du CERES - Centre d’Enseignement et de Recherches sur l’Environnement et la Société).

Francis Meilliez est professeur émérite, Université de Lille, directeur de la Société Géologique du Nord (SGN)

03 décembre 2024, Espace Culture, 18h30

Judith Rainhorn, Gouverner les toxiques depuis le XIXe siècle. Le plomb, poison légal, du blanc de céruse à la flèche de Notre-Dame

Répondant: Bernard Maitte

Naudin 1905, L'Assiette au beurre

Le plomb, substance toxique pourtant reconnue comme telle, est employé depuis des siècles et sa production et sa consommation se sont largement accrues au XIXe siècle, envahissant de nombreux espaces de la vie quotidienne, de la peinture en bâtiment à la fabrication des jouets ou des batteries électriques. Lille et sa région ont joué un rôle central dans cette industrie au cours du XIXe siècle. L'histoire du plomb depuis deux siècles en fait un produit emblématique pour comprendre comment les poisons environnementaux ont été utilisés, questionnés et tolérés à l'ère industrielle. La rénovation du toit et de la flèche de Notre-Dame en plomb est un ultime ricochet de cette amnésie collective de la dangerosité de ce produit.

Judith Rainhorn est professeure d’histoire contemporaine à l’université de Panthéon-Sorbonne.

Bernard Maitte est professeur émérite à l'université de Lille

07 janvier 2025, Espace Culture, 18h30

Jean-Marie Raquez, Les matériaux à mémoire de forme

Répondant: Philippe Zinck

Mousse à mémoire de forme Visco-graphène ; Borêve

Les polymères à mémoire de forme (PMF) sont une classe récente de matériaux qui suscitent un grand intérêt en tant que matériaux biomédicaux, textiles intelligents, etc. Ils peuvent se déformer d'une forme temporaire « dormante » à une forme permanente souhaitée lors de l'application d'un stimulus externe comme un changement de température, une exposition à la lumière, à l'humidité, aux solvants, etc. Ce comportement, appelé « effet mémoire de forme » résulte d'une association entre la morphologie du polymère et un programme spécifique.
Nous expliquerons ce que sont ces PMF, présenterons une nouvelle tendance pour en concevoir de plus compliqués, en particulier pour en réaliser grâce à la combinaison de deux stimuli externes différents, la lumière et la chaleur.


Jean-Marie Raquez est maître de recherches FNRS à l’université de Mons, Belgique

Philippe Zinck est professeur à l'Université de Lille, en chimie des matériaux

30 janvier 2025, Espace Culture, 18h30

Marie-José Del Volgo, La mémoire du corps

Répondant: Charlotte Meurin

Dans les situations cliniques évoquées, la présence d'un corps impossible à oublier fait symptôme, c'est-à-dire au sens étymologique, « évènement » - du grec, « sun-piptein », « ce qui tombe ensemble » dans la parole. C'est par exemple le corps blessé dans le passé de Karim six ans, gravement opéré à 18 mois et longuement séparé de sa mère ou celui de Virginie, 28 ans, dont la toux déchirante lui rappelle celle de sa mère malade pendant 10 ans et décédée à ses 18 ans.
Le retour des patients à l'hôpital, ce lieu inscrit dans leur mémoire comme endroit au sein duquel le corps a été meurtri, permet l'énonciation de leur récit. Et parce que la mémoire n'est pas le souvenir, les mots pour dire le corps blessé prennent une valeur de révélation dans la rencontre, lorsque le patient est amené à associer librement sur ce qui le fait souffrir.
Ma pratique de « l'instant de dire » à l'hôpital, référée à la psychanalyse, permet un acte créateur dans et par la parole qui a la fulgurance, l'éblouissement du temps de l'instant, passant de l'éphémère à l'éternel. Imprévisible et pur présent, son éthique est celle du tragique. Et si l'acceptation tragique du destin nous amène à nous avouer mortel, l'accentuation du présent est une manière de dire oui à la vie.

Marie-José Del Volgo est praticien hospitalier et maître de conférences (HDR) honoraire (Aix-Marseille Université) – Psychanalyste, rédactrice en chef de la revue Cliniques méditerranéennes.

Charlotte Meurin est chargée de la politique culturelle et des animations, Service commun de la documentation, Université Polytechnique Hauts-de-France